photo Alcides Navarro 2016



Born in Lyon, France in 1979
Lives and works in Brussels, Belgium since 2003
Professor @ the Academie des Beaux-Arts JJ Gailliard, Brussels since 2007
Member Alumni of the Royal Fine Art Academy of Belgium, Collège des Alumni since 2015
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Canvas, I felt, was not the right support for my paintings because it necessitates a static reading on the wall (fixed – right and left, up and down ). What I really wanted was to conceal the surface, to break down the status quo … So I started to work on the idea that paint is everywhere and that painting is spatial and alive. Streets and local public areas became my canvas.
Since 2004 I have produced different action paintings for outside.
The 'Pink Fountains', the big 'sweating' colours, painting on chewing gum, painting for birds, painting for the sky (coming soon!). With those actions I try to make abstract painting objective, popular, sensitive, and sometimes ludic. I want to contaminate the area around the idea that abstract painting has its own way of being physical.
The minimal statement: What you see is what there is is an obvious concrete vision of life, of seeing the world, of perceiving colours and forms. Where everybody can create their own experience. Minimal art provides the possibility to explore relations and tensions between forms, colours, time and space, without reference to images.
I want to explore minimal art, to create connections, to stimulate behaviour and to make people's eyes smile! Like I do in my pop actions, creating situations and curiosity, forms and colours free of imposed interpretation. They are what they are and you see them the way you are.
“ The colours in Leopoldine Roux ‘s painting become a medium, the colours gain in autonomy and give the work its identity. We want to touch them, to smell them, and – why not? – to taste them. It's a sensitive way of painting the appetite for everyday life.” * I would say: ”It's a sensitive way of exploring minimal painting” .
  

Léopoldine Roux, cross roads , note d'atelier 16 08 2008 
* Bernard Marcelis In 'compiler la couleur', Wintergloss catalogue

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LEOPOLDINE ROUX OU LA PEINTURE EN LIBERTEE
Anne Lise Quesnel, catalogue Put On a Happy Face, 2010

Lorsque, au début du XXème siècle, Marinetti, chantre du futurisme, publie les manifestes définissant la théorie des Mots en Liberté, il exprime les préceptes vers lesquels le poète d’avant-garde doit s’orienter pour ancrer son œuvre dans la modernité. C’est en détruisant la syntaxe, en abolissant la ponctuation et en abandonnant toute forme de lyrisme, en un mot en contournant la spécificité de la poésie, qu’il parviendra à la nouveauté.

A sa manière, Léopoldine Roux fait de même avec le médium de la peinture. Depuis dix ans, elle expérimente, fait fi des difficultés et exige une remise en question  perpétuelle de sa création qu’elle engage dans une totale liberté picturale.
Dans un projet esthétique où la recherche occupe une place centrale, sa volonté est d’inscrire la peinture dans un mode d’expression inédit, celui de la tache, motif décliné par la plasticienne sur de multiples supports pour finalement lui offrir son émancipation dans une de ses dernières séries intitulée Flubble.

Ainsi Léopoldine Roux appartient sans conteste à la génération des créateurs du début du XXIème siècle pour lesquels une pratique classique de la peinture est devenue inenvisageable. En effet, alors que depuis les années 1960 les critiques d’art annoncent la fin de la technique, l’artiste montre, au contraire, qu’il reste encore de multiples facettes à explorer et que peut-être jamais personne ne viendra à bout de ses possibilités. En bousculant les idées reçues et en désintégrant les principes les plus élémentaires, elle emprunte des champs détournés pour contrecarrer les contraintes que lui impose la toile et transgresser les traditions imposées par la pratique picturale.

Alors que les cubistes mettaient en question la représentation traditionnelle de la perspective, Léopoldine Roux s’attaque de son côté à la matérialité du tableau dans le prolongement des recherches du groupe Supports-surfaces. Dans la série Sir rose, elle recouvre sa surface linéaire avec de la mousse de polyuréthane avant d’appliquer ses pigments. De ce double geste artistique résulte un débordement presque incontrôlable du sujet qui s’étend bien au-delà des limites traditionnelles du tableau. Cette démarche déjoue les contraintes liées à son format rectangulaire afin de déterminer une œuvre aux contours aléatoires qui se développe sans limite dans l’espace.

Avec la série des Wubbles, où la couleur s’étale librement au-delà de la planéité du support, Léopoldine Roux poursuit ses recherches sur une peinture en volume qu’elle interprète très justement comme une « peinture objet ».

Les Flubbles et les Sweet arts, séries parfois présentées au sol, ainsi que les Rollings paintings, des monochromes posés sur roulettes, renversent quant à eux les structures d’accrochage généralement dévolues à la peinture. Dans une perspective semblable, l’exemple des Peintures sur pieds, œuvres supportées par un humain dont on ne voit que les jambes, le buste restant dissimulé derrière la toile, inscrit son travail dans une attitude performative. Enfin, la série The big escape, exposée en exclusivité à la galerie Lucien Schweitzer, devrait achever le cycle de la peinture sur toile commencé par Léopoldine Roux depuis 2000 et sans cesse alimenté par de nouvelles problématiques.

En effet, elle décide aujourd’hui de présenter une toile monochrome dont la face habituellement visible est tournée contre le mur et au sommet de laquelle est posée une coulée de couleur qui s’interprète comme une fuite symbolique de la peinture s’affranchissant définitivement de son support. L’artiste renverse ici toutes les conventions afin de proposer différents niveaux de lecture de la série The big escape, que l’on peut déjà envisager comme les adieux de l’artiste au support de la toile. En confrontant le spectateur au châssis, Léopoldine Roux met en évidence ce qui est traditionnellement caché aux yeux du public, elle annule la frontalité de la peinture en dissimulant son propos derrière le jeu du recto-verso.


 Les multiples démarches qu’elle met en scène participent toutes à cette volonté de contredire les spécificités dictées par le champ de la toile tandis que son originalité répond avec perspicacité au discours d’épuisement de la peinture. Depuis son diplôme obtenu à l’Ecole des Beaux-arts de Rennes, ses créations ont connu plusieurs mutations qui ont transformé les structures de son langage plastique. Placées les unes à côté des autres, ses séries permettent d’observer ou de découvrir une évolution dans la libéralisation théorique de la peinture, un enrichissement sur la réflexion et le positionnement de l’artiste ainsi qu’une plus grande précision dans la formulation de son œuvre. L’application de techniques inédites liées à l’expérimentation de matières hétérogènes, telles que la mousse de polyuréthane ou la résine, prend part également à cette volonté de détournement des vocabulaires classiques. Léopoldine Roux parle aujourd’hui, en toute franchise, de sa peinture en « deux dimensions et demie », et montre à travers cette formule personnelle sa transgression des catégories. La liberté de son geste passe outre les termes de « peinture » et de « sculpture » qui deviennent anachroniques.

Au contact de cultures diversifiées, la jeune plasticienne s’octroie la possibilité d’explorer de multiples techniques lors de ses résidences en Belgique, au Japon ou encore en Chine. L’expérimentation guide alors sa main vers de nouveaux résultats sur lesquels elle s’interroge dans un second temps. Avec cette méthode la praxis impulse la création. Mais depuis quelques temps, Léopoldine Roux opère une inversion du processus, en plaçant la réflexion avant la pratique. En résulte une œuvre plus conceptualisée, portée par ce qu’elle nomme ses « Notes d’atelier », textes courts où elle synthétise sa pensée et exprime par le verbe un sens créatif sans cesse renouvelé. Ceux-ci représentent donc une source déterminante pour  cerner l’itinéraire intellectuel de Léopoldine Roux qui accuse un regard critique sur son propre cheminement et confronte son travail à l’évolution de sa personnalité.


Sans chercher à rivaliser avec des modes, des esthétiques passées ou présentes, l’attitude adoptée par Léopoldine Roux, Héritière post minimaliste enrichie de culture pop la place dans le continuum historique et artistique de ces deux grands mouvements de la seconde moitié du XXème siècle. Enoncer ces références ne doit pas pour autant occulter l’originalité de l’ensemble car le mérite de l’artiste se cristallise dans la réunion de ces sources plurielles ainsi que dans l’ambition de leur donner une impulsion novatrice.

Du concept Minimal, forgé autour de la notion du « Less is more » que l’on pourrait traduire par « le moins est le plus », Léopoldine Roux retient avant tout « le respect de la qualité physique et concrète du matériau et le plaisir de le travailler. Elle compose presque exclusivement avec « la tache », une forme simplifiée à l’extrême, une structure élémentaire qui revient tel un leitmotiv et qu’elle décline sur tous les supports, de la toile au papier en passant par l’installation monumentale en contexte urbain, emplois multiples où elle « persiste à créer des situations, des gestes qui mettent en scène la couleur et l’idée de la tache au sens de signe, de trace non effaçable.

Envisagée comme une image de l’absolu, la tache fait corps avec les couleurs qui viennent l’animer et la faire vibrer dans une orchestration esthétique fascinante. Souvent appliquées en aplat, les couleurs pures s’imposent dans chaque œuvre, provoquant l’œil et fonctionnant tel un intense appel lumineux tout en renforçant le pouvoir de séduction de la peinture. De la sorte, même si nous pouvons sans conteste qualifier le travail de Léopoldine Roux de post-minimaliste, il se dégage pourtant de l’austérité propre au mouvement d’origine des années 1960, notamment par l’application de teintes éminemment sensorielles, édulcorées et brillantes.

Ses couleurs fétiches – le rose « barbe à papa », le vert guimauve ou encore le jaune citron – s’assimilent métaphoriquement à un débordement d’expressivité dans une grande manifestation de joie de vivre. Elles exercent un pouvoir de séduction très fort, une mise en perspective des sentiments nostalgiques liés à l’enfance, une invitation onirique et une exaltation du désir d’enchantement de l’expérience artistique. D’ailleurs Léopoldine Roux ne va-t-elle pas jusqu’à désigner Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll comme une de ses principales sources d’inspiration ? L’immatérialité du bleu d’Yves Klein, la résonance lumineuse du noir de Pierre Soulages ou encore la duplication des teintes de Claude Rutaultforment autant d’antécédents qui enrichissent également ses recherches et lui permettent d’explorer le potentiel symbolique de la palette chromatique. En effet, malgré leur appartenance à des tendances artistiques plurielles allant de la fin du XIXème siècle à nos jours, les plasticiens qui ont servi de modèle à Léopoldine Roux ont tous en commun l’utilisation expressive des couleurs.

Ainsi, elle invoque Georges Seurat, fer de lance du mouvement pointilliste dont les représentants s'évertuèrent à appliquer la loi scientifique découverte par Chevreul sur le contraste simultané des couleurs à partir de 1880. En citant Henri Matisse, comment ne pas évoquer la période fauve du maître et surtout ses gouaches découpées dont les taches de Léopoldine Roux semblent être des résurgences actuelles. Dans le travail de la jeune plasticienne et de Sonia Delaunay se retrouvent également la même mise en valeur d’une luminosité détachée de tout objet et source d’une énergie créative intense. Elle apprécie enfin les incontournables figures du Pop art que sont Andy Warhol, Claes Oldenburg ou encore Robert Rauschenberg dont elle conserve « l’expressivité, le sensoriel, l’humour et la spontanéité».


Léopoldine Roux a recensé l’ensemble de ces protagonistes dans une œuvre récente intitulée Color suicides qui comporte le nom des 100 créateurs, acteurs du monde de l’art d’hier et d’aujourd’hui, donnant une impulsion à ses réflexions, l’influençant au quotidien ou mettant en difficulté son parcours artistique. La pluralité des intervenants de cette liste – écrivains, chanteurs, architectes, photographes, plasticiens, designers, compositeurs ou encore cinéastes – est à l’image de la richesse graphique, iconographique et plastique de son œuvre. Depuis cet archivage, elle réalise les dessins un à un, au gré de ses visites d’expositions, de ses découvertes et de ses lectures, s’aventurant vers une pratique work in progress, c’est-à-dire un travail en perpétuelle évolution. « Les référents ne doivent pas être des obstacles. Ce sont des sources. La lecture d’un bon livre n’est jamais stérile », explique-t-elle dans ses éclairantes notes d’ateliers datées de juillet 2010. Réalisé sur papier, chaque dessin se compose d’une photo d’artiste dont le visage a été soigneusement découpé afin d’être remplacé par une tache, réalisation antérieure que la plasticienne conservait jusqu’alors dans ses « recueils de formes et qui résulte des mélanges de peinture opérés pour ses tableaux.


Si en remplaçant le visage de ses référents par un aplat coloré Léopoldine Roux assassine les figures clés de son éducation artistique, son attitude manifeste en réalité un véritable sentiment de reconnaissance. L’émotion s’exprime au moyen de son motif fétiche, la tache de peinture, qui transcende ici les portraits d’artistes et soulève le problème de la représentation. Le geste se fait symbole, les référents acquièrent une identité nouvelle grâce à l’intervention de la plasticienne qui leur confère une pérennité, les métamorphose en « icones et crée une nouvelle mythologie artistique.

Sa démarche, simple et efficace, se résume à la sélection d’une image médiatique qui, extraite de son contexte et manipulée un minimum, atteint finalement le statut d’œuvre d’art. La composition des Color suicides s’intègre donc avant tout dans une attitude appropriative, un art du détournement et de la citation.

Léopoldine Roux explore ici une technique mixte, association de la peinture à la méthode du collage qu’elle met en pratique pour la première fois. Dans les Color suicides, la tache, cette forme abstraite et incontrôlable se confronte à l’image figurative, celle de la silhouette de l’artiste. Les deux formulations se combinent pour mieux entrer dans un énigmatique dialogue aux accents dadaïstes. Au début du XXème siècle, radicalement opposés dans leur conception du monde, les dadaïstes et les peintres abstraits furent les artisans d’un renouveau du langage plastique, engageant la création dans une perspective inédite qui demeure à la base des grands axes de la recherche contemporaine. Avec une extraordinaire économie de moyen, seulement quelques millilitres de couleur et un découpage, les Color suicides synthétisent ces deux expériences fondamentales afin de nous livrer une œuvre aux interprétations multiples, où la poétique du hasard  joue un rôle moteur.

L’artiste, chez qui l’aspect ludique intervient régulièrement, invente un jeu de devinettes requérant une participation active du spectateur qui, pendant l’exposition, est invité à reconstituer l’identité de chaque Color suicides. En s’accaparant quelques images mythiques, tel le portrait de Jacques Prévert par Robert Doisneau ou la silhouette inimitable de Jacques Tati dans le film Mon Oncle, Léopoldine Roux confronte ses sources d’inspiration aux connaissances de son public. De l’authenticité de sa démarche résulte un échange fructueux avec l’observateur à qui elle donne l’envie d’aller plus loin dans la découverte de ses référents.

Avec les Color suicides, Léopoldine Roux livre une œuvre d’envergure, à la fois par la densité du travail accompli et par le côté privé, voire confidentiel qui s’en dégage. Effectivement, elle commence cette série de dessins pendant sa grossesse et il est très intéressant de noter qu’elle parle d’une réalisation « à deux ». Si  l’heureux événement marque bien entendu une étape fondamentale dans sa vie, il a également eu des répercutions immédiates dans le déroulement de son œuvre. Une sensibilité nouvelle la dirige vers des directions encore inconnues. En conséquence, la série des Color Suicides fonctionne tel un « état des lieux », d’après sa propre formule, et doit être envisagée comme une synthèse de son parcours, un condensé de ses inspirations  ou encore un panorama de ses références visuelles. Devons-nous pour autant percevoir les Color suicides comme un autoportrait de l’artiste ? Dans un sens oui car les dessins orientent Léopoldine Roux dans un processus de révélation intimiste qui participe aussi à un sentiment de générosité et de partage avec le public de son œuvre.   

A la même époque, elle débute un ensemble de compositions qu’elle réalise sur des cartes postales anciennes récupérées dans le grenier de la maison familiale située dans la drome d’où elle est originaire. Avec ce support, elle s’engage à nouveau sur le chemin de l’art figuratif et entend prouver qu’elle ne dépend d’aucun label en particulier. Ainsi, sa palette se déploie sous la forme de petites taches colorées qui parsèment et envahissent les images. Léopoldine Roux s’amuse dans une intervention presque surréaliste à recomposer les paysages suivant ses rêves un peu fous. L’architecture néoclassique du palais de justice de Lyon prend des allures pop, une pluie de neige rose libère de la féerie sur la butte Montmartre ou les côtes bretonnes arborent les couleurs de l’arc-en-ciel. Les envies de l’artiste se mesure à l’improbable.

De la fiction à la réalité, il n’y a qu’un pas à franchir et Léopoldine Roux l’a bien compris en investissant régulièrement l’espace publique. Elle peint occasionnellement en rose les chewing-gums collés sur les trottoirs afin de métamorphoser ces déchets en une constellation lumineuse. Son intervention montre de cette manière que l’expression purement individuelle peut être dépassée par un acte artistique collectif. Léopoldine Roux cherche à remettre en cause les formes et les habitudes visuelles d’une tradition culturelle, sa création artistique devient un phénomène sociologique.

Sortie de son atelier, elle se définit elle-même comme un peintre urbain dont les interventions s’accompagnent encore et toujours d’une réflexion sur les limites de son médium : « Passer de la toile au trottoir c’est pratique et vital. C’est une quasi nécessité de s’exprimer hors les murs, de s’émanciper de la tutelle du tableau ». Dans l’espace muséal, ses tableaux, présentés au sol et accrochées aux murs, témoignent de l’incroyable capacité picturale et sculpturale de son travail. Ses créations urbaines montrent quant à elles que son art s’adapte à toute circonstance de présentation, aussi variées et insolites soient-elles. Les coulées en mousse polyuréthane, souvent réalisées in situ, cristallisent le formidable potentiel de développement de cette pratique quels que soient les questions d’échelles, les dimensions architecturales ou tout autre paramètre spécial.

De la sorte, Léopoldine Roux installe ses créations expansées avec autant d’audace au sommet du beffroi de la ville de Turin qu’aux fenêtres d’un parking bruxellois. Ses coulées, plus que jamais puissantes du point de vue chromatique, métamorphosent par leur seule présence les lieux qu’elles habitent en imposant une incomparable et incontournable ambiance festive.



Le renouvellement constant des démarches entreprises par Léopoldine Roux confère davantage d’efficacité à son œuvre qui manifeste indiscutablement une grande maturité en dépit de son jeune âge. C’est avec une extraordinaire spontanéité qu’elle sort des sentiers battus tout en conservant l’acte pictural fondamental. « La peinture en liberté » pourrait être sa devise.

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Full Sentimental
par Tristan Trémeau pour la revue L'Art Même, 2007

Entre mélancolie pop et trouvailles enfantines, le travail de Léopoldine Roux joue la séduction, les effets de rêveries et d'enchantements modestes, avec les problèmes esthétiques que cela pose. Des peintures monochromes sur bois et/ou sur toile empilées laissant voir sur la tranche du bloc constitué les différentes couches et coulures “Compilations”, d'autres blocs du même type recouverts de mousse qui déborde leurs sommets “Morphiccubes”, des coulées de mousses teintées de couleurs bonbon “Mousse taches”, des monochromes posés sur roulettes “Rolling paintings”, des formes grotesques dorées proches de confiseries emballées “Golden nuggets”: tout, dans la peinture de Léopoldine Roux (°1979 à Lyon, vit à Bruxelles), renvoie à des problématiques rencontrées par nombre d'artistes depuis le tournant des années 1990. Impossible de ne pas songer aux oeuvres de Miquel Mont ou d'Emmanuelle Villard qui ont mis en place des processus de création simples et réitérés pour répondre par la question “comment peindre” à un contexte dominé par les discours d'épuisement de ce médium.
Les oeuvres de Roux présentent une même plasticité soulignant la dimension d'objet des tableaux, elles suscitent aussi de mêmes sensations tactiles et éventuellement olfactives et gustatives. À la différence de ces artistes, elle prend cependant le parti d'en valoriser les effets séduisants comme en témoignent sa gamme de couleurs empruntée à l'industrie de la confiserie et les analogies formelles de ses oeuvres avec des macarons, des pâtisseries ou des burgers. Elle se révèle ainsi plus proche des propositions de Martha Benzig (pour l'aspect bonbon), Linda Starck (analogies avec des pâtisseries orientales) ou John Torreano (surfaces proches de verroteries ou recouvertes de cosmétiques), qui reflètent depuis le début des années 1990 un désir de renforcer le pouvoir de séduction de la peinture exécutée matériellement comme signe de cette volonté de séduire.


Comme ces derniers, Roux s'appuie sur la fascination sentimentale pour l'idée de beauté la plus communément partagée par les consommateurs d'industries culturelles, cosmétiques ou alimentaires: celle qui voit dans le sucré, les couleurs pop et le clinquant des sources de plaisirs et de délices légers. Pourquoi les consommateurs d'art échapperaient- ils à cette fascination? Telle est la question que posait en 1993 The Invisible Dragon. Four Essays on Beauty , un livre de Dave Hickey qui affirmait que “ le problème des années 90 sera la beauté ”, qu'il comprendrait comme une intégration de la domination culturelle du kitsch. On devine là une source des discours de réenchantement de l'art et de moments de vie par l'art qu'on lit comme à livre ouvert dans beaucoup d'oeuvres.
Les travaux dans l'espace public de Roux en sont exemplaires: action sentimentale de recouvrement de chewing-gums écrasés dans la rue par de la peinture rose, volière avec canaris jaunes et murs verts en vitrine du Comptoir du Nylon, vente publique de t-shirts achetés aux Puces et décorés de dessins et inscriptions de l'artiste, jets d'eau rose dans des fontaines lors du festival Maiis . Tout cela conforte la vision de l'artiste comme réenchanteur du quotidien, très valorisée aujourd'hui par les promoteurs de manifestations artistiques publiques et par les industries des arts de vie. Elle peut de surcroît s'associer ici à une mythologie de la féminité dans l'art identifiée à la figure de la fée qui, grâce à sa nature (le “génie” féminin plus éthéré, spirituel et léger – d'autant plus qu'il sera identifié comme enfantin – que le masculin), ses actions ou inventions modestes, crée pour les autres des instants féériques et merveilleux susceptibles de contourner la grisaille et la solitude. Cette mythologie connaît aujourd'hui quelques résonances en témoigne le succès critique du film arty Me and You and Everyone We Know de l'artiste Miranda July 3 – tandis qu'elle avait déjà été soumise à critique par Judy Chicago ou Lynda Benglis au début des années 70. Certaines oeuvres de Roux entretiennent avec celles de ces dernières des rapports plastiques, mais il est difficile d'y percevoir encore une dimension critique ou même ironique.

 

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Compiler la peinture, expanser les couleurs
texte de Bernard Marcelis pour catalogue d'exposition MAAC 2006

Expérimenter la peinture sous toutes ses formes et ses possibilités, comme s'il convenait de provoquer les éléments pour donner libre cours à leur autonomie, à leur expansion, tout en canalisant dans le même temps cette énergie, notamment dans les color scraps compilation où les différentes étapes picturales sont dissimulées, pour n'en laisser visibles que quelques strates qui finissent par constituer l'essence même du processus pictural.

La couleur se transforme et devient une matière qui prend presque toujours le pas sur le support, y gagnant une nouvelle fois son autonomie, car c'est le traitement de la couleur et de ses potentionalités qui détermine son aspect final, son identité. Expansive et débordante, ludique et éclatante, la couleur chez Léopoldine Roux se fait matière éminemment tactile et séduisante. On a envie de la toucher, de la caresser, de la sentir et pourquoi pas de la goûter. Elle possède cette attirance suave des liquorice allsorts , ces bonbons à la réglisse anglais aux coloris variés et improbables, mais tellement séduisants au regard.

Ces compilations ont fait des petits. Ce sont les morphic cube ou les curieux objets non identifiés , dont le point commun semble être le même désir: celui de s'émanciper de cette tutelle picturale et de son rapportt au mur. Ils s'en détachent et rejoignent le sol, pour mieux défier l'organisation de l'espace et occuper celui-ci de façon volumétrique. Leur côté dynamique et autonome est accentué par l'expansion aléatoire de la matière et de la couleur dont ils sont constitués, alors qu'en fait tout est soigneusement contrôlé, mais sans jamais le laisser paraître. Les choses ont l'air d'aller d'elles-mêmes, de couler de source.

Les bubble paintings figurent parmi les réalisations les plus énigmatiques et les plus attirantes de l'artiste. Sans doute et d'abord parce qu'elles accrochent le regard par leur côté chaleureux, mais surtout parce qu'elles lui permettent d'élargir ses champs expérimentaux de la peinture et de ses supports. Réalisées à la laque ou à l'acrylique sur supports classiques (toile, bois) ou beaucoup plus inédits (galets ramenés de ses voyages), ces peintures sont d'un autre type de relief que les compilations, dont elles pourraient être les cousines délurées. Les couleurs se font acidulées et brillantes, dénotant une réelle maîtrise de l'acte pictural et du contrôle du processus de l'élaboration des tableaux.

Noir, doré, rose, mauve, argenté, ces grands tableaux sont, comme bon nombre de ses autres travaux, le résultat de ses interventions succesives. C'est comme s'il s'agissait pour elle d'occulter les traces d'effets trop baroques dans les motifs, trop généreux dans les coloris, pour se concentrer sur une ultime couche finale. Addition invisible des précédentes, d'une richesse insoupçonnée car cachée comme un trésor inaccessible et enfoui, couleur après couleur, passage après passage.

La ville, ou le travail à l'épreuve de l'espace public

Qu'il s'agisse de travailler au format réduit d'un livre – et de voir par exemple quels sont les résultats, aléatoires, induits par le dépôt d'un millilitre de couleur sur une feuille blanche – ou de se trouver confrontée à la dimension majeure de l'espace public, Léopoldine Roux possède cette rare capacité de jongler avec son travail quelle que soit l'échelle du projet à réaliser. Outre leur intérêt pictural intrinsèque, ses réalisations pour l'extérieur, pour spectaculaires qu'elles puissent être (comme les fontaines roses à Bruxelles l'année dernière ou la récente Morphic Gum dans le cadre de Maïs 2006) trouvent toujours leur juste adéquation selon le site déterminé. Une nouvelle fois, la couleur investit la ville, comme si de rien n'était, depuis les chewing gum restés collés au sol et repeints par ses soins, jusqu'au Salon urbain , ces bancs articulés d'épaisseurs colorées stratifiées de l'espace Recyclart.Tout en restant d'essence minimaliste, ses interventions ne passent pas inaperçues, mettant en évidence le déficit coloré de nos villes, par ailleurs rarement comblé, sous nos latitudes en tous cas, par la plupart des interventions artistiques urbaines.

Wintergloss, la configuration d'un environnement pictural

Même si à l'heure où ces lignes sont écrites, il est trop tôt pour dire à quoi ressemblera son intervention dans l'arrière bâtiment de la MAAC, elle sera, dans tous les cas, conçue comme une véritable installation. On pourrait d'ailleurs très bien imaginer que l'accrochage puisse se modifier en cours d'exposition, que la peinture et les couleurs s'émancipent des tableaux pour prendre possession du mur et du sol pour créer un authentique environnement pictural. Autrement dit, ce qui nous sera donné à voir ne sera guère éloigné de certaines phases de développement du travail, telles qu'on peut le voir quand on visite son atelier. Les œuvres dialoguent entre elles (appuyées) aux murs, (posées) au sol, les formats se confrontant à l'échelle de cet “atelier provisoire”, les matières se jouant des couleurs et vice-versa. Familière du lieu pour cause de résidence temporaire, la peintre a conçu son installation comme un grand tableau composé, comme un panorama synthéthique de son travail. Elle résulte d'un processus créatif qui l'amène à porter, elle-même, un nouveau regard sur ses peintures dont l'indépendance constitutive se trouve ici interrogée par le concept d'ensemble. On ne doute pas de la pertinence du propos et encore moins du résultat, appréciant comme il se doit la faculté de l'artiste à refuser toute facilité et à ne pas hésiter à confronter son travail à sa propre indétermination contrôlée.

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La peinture en liberté
Claude Lorent pour la Libre Belgique, 30 5 2006

 

Invitée de la Galerie Bortier à Bruxelles, Léopoldine Roux l'habite d'interventions chromatiques.

Les fontaines de Bruxelles en rose pendant le festival Maïs, c'était elle. Les peintures sur roulettes, les chewing-gums peints en rose sur les trottoirs, les taches de couleurs sur papier, le mobilier en couleurs dans l'environnement de Recyclart, les oiseaux au défunt Comptoir du nylon et bien d'autres propositions comme cet espace au caractère ludique au Centre de la Tapisserie à Tournai, c'était elle aussi. Faut-il ajouter qu'elle a le sens créatif débordant?

Beaucoup plus important: elle réfléchit la peinture et la conduit là où elle n'avait pas encore posé ses couleurs. Léopoldine Roux - qui a déjà très bien circonscrit la sphère de son travail: la peinture, en faisant chanter les couleurs avec audace - ne cesse de créer en expérimentant, en poussant toujours plus avant le questionnement éternel sur les formes et les couleurs, sur l'espace, sur le tableau en tant qu'objet peint, sur la relation de la peinture aux trois dimensions.

En répondant à ces interrogations par l'artefact, elle se conduit en chercheuse qui propose sans cesse des réponses, explore des pistes, multiplie les essais. Elle sort la peinture de son carcan tout en restant pleinement dans l'acte pictural. Et là, elle se distingue fondamentalement des discours qui placent la peinture là où elle n'est pas et apporte la preuve que son actualité n'est pas un vain mot en pleine correspondance avec la sensibilité actuelle.

Qu'il s'agisse des tableaux superposés, des oeuvres au sol, des associations, Léopoldine Roux s'exprime avant tout sur le plan pictural tout en choisissant, par ses options chromatiques, un registre agréable, vif, lumineux, jeune et plein d'une énergie porteuse. Cette association entre un état d'esprit foncièrement positif et heureux plus que joyeux, et l'engagement créatif sans cesse renouvelé, propulse l'oeuvre dans une sphère à laquelle on a envie d'adhérer. Novatrices, ses oeuvres le sont un peu comme s'il s'agissait d'un jeu dans lequel chaque pièce doit trouver sa personnalité tout en appartenant à une grande famille très diversifiée. La raison: c'est une unité de pensée qui sous-tend tout ce travail beaucoup plus réfléchi qu'il n'en a peut-être l'air. Pas besoin d'insister davantage, c'est à voir.

© La Libre Belgique 2006

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A sensual world
texte par Frédérique Versaen in code magazine #3, 2006



Colorer l’eau des principales fontaines de Bruxelles, conférer d’un geste presque spontané une dimension picturale au paysage urbain ; telle était la proposition de Léopoldine Roux pour la troisième édition du Festival Maïs- Ville en créations.

La simplicité apparente de cette intervention qui aurait pu être « sauvage », a supposé de longues négociations pour permettre sa mise en œuvre légale. Ces morceaux de nature artificielle sont souvent des zones-refuges, où l’on se soustrait aux contraintes sociales de la cité. Si certains font boire leur chien dans les fontaines, d’autres dorment dans les buissons et profitent de ces sources providentielles pour se laver à grande eau… Il fallait respecter toutes ces situations sociales et urbaines. Et puis, le geste de l’artiste connut un prolongement inattendu et mobile, puisque chaque fois que les fontainiers se rendent dans le local technique des fontaines, ils ressortent avec leur bleu de travail …rose.

Pour une artiste originaire de Lyon où la luminosité est cristalline, The Rose Fountains exprimait un désir de rendre Bruxelles moins grise, quitte à malmener un peu le naturel. Il révélait l’envie d’instiller la féerie au cœur des éléments les plus quotidiens aux fins de raviver notre rapport enfantin au monde. Une préoccupation déjà présente dans l’installation Happy Spring, présentée au Comptoir du Nylon en avril 2004. Sur un fond monochrome vert fluo, une cinquantaine de canaris s’égayaient à quelques centimètres de la vitre, comme autant de taches de couleurs en mouvement. Une peinture animée, donc, pas une nature morte ! En tout cas une proposition qui avait généré une forte communication spontanée dans la rue. Et contrairement à ce que l’on aurait pu craindre, les volatiles se sont fort bien acclimatés à cet étrange environnement. Dans leur volière de verre, sous la lumière artificielle des néons, ils ont pondu des œufs bleutés comme des dragées déposés au sol…

Le désir de donner une vie autonome et au-delà du tableau, aux formes et aux couleurs se retrouve dans la plupart des œuvres de Léopoldine Roux. On se souvient de ses petits livres-objets, où elle explorait les infinies variations formelles produites par une même quantité de peinture répandue sur le papier. La tache aléatoire semblait contaminer chacune des pages comme un virus mystérieux. (Recueil de formes – 2004) Ou encore dans son travail de peinture sur les chewing-gums qui parsèment les trottoirs. Une fois mises en couleurs, transfigurées par la fantaisie de l’artiste, ces petites salissures anonymes semées au hasard deviennent des constellations, témoins des déplacements et comportements des piétons. Passage, pauses, fréquentation…toute une cartographie poétique et colorée du rapport intime à l’espace urbain était ainsi révélée. (Street gums – 2004)

Des couleurs qui enchantent la vue, des textures lisses et brillantes qui invitent au toucher, des formes crémeuses et des mille-feuilles de peinture qui donnent l‘eau à la bouche,… tout dans l’art de Léopoldine Roux évoque un rapport sensuel et léger aux choses et au monde. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : c’est rafraîchissant mais ce n’est pas innocent. C’est lutter avec le sourire contre toute forme de morosité.

Telle Alice aux pays des Merveilles, elle virevolte entre l'innocence présumée de l'enfance et une féminité érotisée.