A sensual world
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Colorer l’eau des principales fontaines de Bruxelles, conférer d’un geste presque spontané une dimension picturale au paysage urbain ; telle était la proposition de Léopoldine Roux pour la troisième édition du Festival Maïs- Ville en créations.
La simplicité apparente de cette intervention qui aurait pu être « sauvage », a supposé de longues négociations pour permettre sa mise en œuvre légale. Ces morceaux de nature artificielle sont souvent des zones-refuges, où l’on se soustrait aux contraintes sociales de la cité. Si certains font boire leur chien dans les fontaines, d’autres dorment dans les buissons et profitent de ces sources providentielles pour se laver à grande eau… Il fallait respecter toutes ces situations sociales et urbaines. Et puis, le geste de l’artiste connut un prolongement inattendu et mobile, puisque chaque fois que les fontainiers se rendent dans le local technique des fontaines, ils ressortent avec leur bleu de travail …rose.
Pour une artiste originaire de Lyon où la luminosité est cristalline, The Rose Fountains exprimait un désir de rendre Bruxelles moins grise, quitte à malmener un peu le naturel. Il révélait l’envie d’instiller la féerie au cœur des éléments les plus quotidiens aux fins de raviver notre rapport enfantin au monde. Une préoccupation déjà présente dans l’installation Happy Spring, présentée au Comptoir du Nylon en avril 2004. Sur un fond monochrome vert fluo, une cinquantaine de canaris s’égayaient à quelques centimètres de la vitre, comme autant de taches de couleurs en mouvement. Une peinture animée, donc, pas une nature morte ! En tout cas une proposition qui avait généré une forte communication spontanée dans la rue. Et contrairement à ce que l’on aurait pu craindre, les volatiles se sont fort bien acclimatés à cet étrange environnement. Dans leur volière de verre, sous la lumière artificielle des néons, ils ont pondu des œufs bleutés comme des dragées déposés au sol…
Le désir de donner une vie autonome et au-delà du tableau, aux formes et aux couleurs se retrouve dans la plupart des œuvres de Léopoldine Roux. On se souvient de ses petits livres-objets, où elle explorait les infinies variations formelles produites par une même quantité de peinture répandue sur le papier. La tache aléatoire semblait contaminer chacune des pages comme un virus mystérieux. (Recueil de formes – 2004) Ou encore dans son travail de peinture sur les chewing-gums qui parsèment les trottoirs. Une fois mises en couleurs, transfigurées par la fantaisie de l’artiste, ces petites salissures anonymes semées au hasard deviennent des constellations, témoins des déplacements et comportements des piétons. Passage, pauses, fréquentation…toute une cartographie poétique et colorée du rapport intime à l’espace urbain était ainsi révélée. (Street gums – 2004)
Des couleurs qui enchantent la vue, des textures lisses et brillantes qui invitent au toucher, des formes crémeuses et des mille-feuilles de peinture qui donnent l‘eau à la bouche,… tout dans l’art de Léopoldine Roux évoque un rapport sensuel et léger aux choses et au monde. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : c’est rafraîchissant mais ce n’est pas innocent. C’est lutter avec le sourire contre toute forme de morosité.
Telle Alice aux pays des Merveilles, elle virevolte entre l’innocence présumée de l’enfance et une féminité érotisée.
Frédérique Versaen _ code magazine #3 _ 2006