Echapées belles
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Depuis une dizaine d’années, Léopoldine Roux s’attèle à reformuler les préceptes de la peinture en des interventions modestes mais enchanteresses. Prochainement, la plasticienne investira la Maison des Arts de Schaerbeek avec From Brussels with love : proposition colorée pensée à l’échelle de cette ancienne demeure patricienne néo-classique, comme une invitation à explorer les merveilles spatio-temporelles de la matière chromatique.
« La couleur est par excellence la partie de l’art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s’adressent d’abord à la pensée, la couleur n’a aucun sens pour l’intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité ». Eugène Delacroix
Formée en peinture à l’École des Beaux-Arts de Rennes et à La Cambre, Léopoldine Roux (°1979, Lyon ; vit et travaille à Bruxelles) n’a de cesse de déjouer les figures imposées de sa pratique et d’en repousser les limites prescrites. Celles du signifiant comme celles du signifié. Matériellement, l’objet-tableau se voit gentiment malmené : compressé, sur roulettes, retourné… À la dichotomique question figuration/abstraction, Léopoldine Roux répond : autonomie picturale totale, avec la couleur (et donc la lumière) dans le rôle principal. La peinture est. Ce qu’elle est. Pigment, couleur, matière. Dans toute sa concrétude physique et sa sensualité. Quid du motif ? Il demeure, dans sa forme la plus élémentaire et sa manifestation la plus substantielle : tache, goutte, coulée… La peinture-couleur exulte, jubile, fait des bulles. Comme dans la chanson Comic Strip de Gainsbourg, elle fait SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ ! Avec une telle impétuosité, difficile de la contenir dans le cadre limité de la planéité, comme en atteste la série The Big Escape, où la couleur-matière fomente diverses tentatives d’évasion hors de l’espace bidimensionnel de la toile qui, soit dit en passant, se moque tout autant du protocole, puisqu’elle nous tourne impunément le dos, inversant les conventions de recto et de verso. Malgré leur velléité d’autonomie, ces peintures en « deux dimensions et demi » restent toutefois agrippées à leur châssis. C’est dans la série Color Escaped que la couleur se libère totalement de sa tutelle pour se greffer où bon lui semble, envahissant l’espace tridimensionnel. De tailles modestes et encore un peu timorées, ces œuvres sont d’humeur casanière, pas comme celles de la série Overflow, qui se font carrément la belle pour investir des sites urbains ou champêtres, publics ou privés, en d’imposants débordements de matière, pérennes ou éphémères.
Toute cette substance – pétulante, impétueuse, envahissante – pourrait sembler quelque peu inquiétante si ses formes n’étaient si avenantes et ses couleurs si appétissantes. De fait, les œuvres de Léopoldine Roux fleurent bon l’enfance et les friandises. Tantôt informes et élastiques, tantôt rigides et géométriques, elles ressemblent à des chewing-gums ou à des liquorice, les fameux bonbons anglais à la réglisse (Candy Land). Voici venir les Barbapapa (Bubble Stones), ces personnages en forme de poire qui ont la faculté de se transformer à volonté (courts, longs, ronds ou carrés). Bienvenue au pays des merveilles d’Alice… Il est à fort à parier que l’univers malicieux de Léopoldine Roux ne déplaise fortement aux esprits critiques, chagrins ou étriqués, qui le jugeront trop ingénu, séduisant ou dénué de contenu, sans comprendre que, comme le pays d’Alice, il est un lieu de contestation de l’ordre établi du monde réel. Non content de brouiller toutes les pistes catégorielles (peinture / objet / sculpture / installation), il est le règne du non-sens et des métamorphoses en tous genres (formelles, proportionnelles, spatio-temporelles). Avec une grande économie de moyens (un peu de mousse polyuréthane de-ci, quelques pigments de-là), l’artiste-magicienne donne vie à la matière, prend possession de ce corps imaginaire qu’est l’espace et intègre ce mouvement fictif qu’est le temps. Un temps suspendu, figé à tout jamais, dans les épaisses coulées de peinture solidifiées, à un instant T du processus transformatif de la matière colorée. Un temps révolu et revisité, dans la série des Postcards : cartes postales du siècle dernier, glanées aux puces et délicatement colorisées, afin de réactiver la mémoire d’histoires anciennes fantasmées ou de lieux disparus, dans une temporalité renouvelée[1]. Un temps réel et passager, dans The Rose Fountains : colorisations éphémères de fontaines dans différentes cités (Philadelphie, Bruxelles, Courtrai). Un temps et une matière stratifiés, dans les Pot(e)s d’atelier : récipients insignifiants, dédiés au mélange des couleurs qui, empilés au fil des mois, se transforment en sculptures, en présences attachantes, en garde rapprochée. Un temps longuement écoulé et fossilisé, dans Promenades : série inédite, récemment primée par la vénérable Académie royale de Belgique. Léopoldine Roux renoue ici avec une forme de pratique plus classique : une peinture rétinienne et pointilliste, en des paysages abstraits, bucoliques et contemplatifs. Ces tableaux de grandes dimensions sont conçus à l’horizontale (posés au sol, à hauteur de corps, progressivement rehaussés au fil du travail) ; un mode opératoire qui, contrairement à l’approche verticale, annihile la distance spatiale entre l’œil et la toile, transformant la peinture en territoire à explorer, à sillonner, en tous sens, sans orientation déterminée. À cette exploration de l’espace plane de la toile s’ajoute celle des profondeurs de la matière picturale, patiemment amoncelée, jour après jour, goutte après goutte (sur des toiles réutilisées, et donc, sur des couches antérieures), en autant de strates temporelles sédimentées. Aussi ces peintures invitent-elles à une déambulation au cœur de la couleur – pure, joyeuse, printanière – qui irradie, en vibrations lumineuses. De l’ingénuité et de la beauté comme modes de contestation du monde, pour le réenchanter. N’en déplaise aux esprits critiques, chagrins ou étriqués
[1]Notons que dans cette série, comme dans celles des Living Colors (gravures et photos anciennes colorisées) ou des Color Suicides, la figuration s’immisce dans l’œuvre, l’air de ne pas y toucher, par la voie détournée du ready-made assisté… Avec les Color Suicides, parricides déguisés en suicides, Léopoldine Roux tue symboliquement ses pères spirituels (plasticiens, écrivains, cinéastes, musiciens) et leur rend méchamment hommage, annihilant leur tête dans une tache de matière informelle et colorée.
Sandra Caltagirone _ L’Art Même n° 71 2017