Fluides
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La peinture en cavale
Il y a mille façons et raisons d’envisager l’art, sa nature et la place qu’il joue dans nos vies. Le temps des querelles “entre anciens et modernes” s’est achevé avec la chute des idéologies, la “fin des grands récits” et les programmes sociaux-esthétiques. Une autre façon de penser l’art aujourd’hui, plus flexible et modeste, porterait sur l’économie que sa condition de réalisation suppose; économie matérielle, physique, géographique, façon dont cet art trouve à s’inscrire, à apparaître dans le monde entre d’autres objets.
“Le monde change en fonction de l’endroit où nous fixons notre attention. Ce processus est additif et énergétique”[1] faisait remarquer le compositeur américain John Cage. En apposant du bout de son pinceau, et sur toutes sortes d’objets des touches de couleurs vives trouvées dans des vernis à ongles, Léopoldine Roux pratique une peinture nomade, gourmande et invasive, en des lieux où son œil et ses pas la conduisent. A travers d’anciennes cartes postales trouvées dans le grenier de la maison familiale, elle s’est promenée sur des sites touristiques saisis en noir et blanc, dont elle a rehaussé de tâches vives façades, balcons et ferronneries, monuments et fontaines, montagnes fixant de bucoliques souvenirs de voyages…La promeneuse sillonne également les sentiers multiples de l’histoire de l’art. Les aplats qu’elle superpose parfois, des feuilles de couleur découpées, évoquent le minimalisme. Les pluies colorées dont elle allume les ciels gris ou blancs adressent des clins d’œil à la peinture gestuelle. Les colliers de pastilles et motifs répétitifs rythmant leurs surfaces rappellent la rigueur acidulée du Pop art. Lors d’autres voyages, physiques cette fois-ci, elle a prit l’habitude de trimballer un galet dans ses valises, toujours le même, dont elle ne cesse de modifier la couleur et qu’elle met en scène pour le photographier dans un paysage emblématique de carte postale. De voyage en Inde, elle a également teinté de couleur rose la fumée du pot d’échappement de sa voiture.
La couleur dans tous ses états
La mise en mouvement de la couleur, l’exploration de son éventail de possibilités sous la forme de coulée, de croûte ou de peau enveloppante recentre la pratique de Léopoldine Roux sur un enjeu d’ordre gestuel. Elle englobe tout à la fois les terrains de la peinture, de la sculpture et de la performance. En 2010, sous l’intitulé éloquent The big escape, Léopoldine Roux tourne des tableaux face contre le mur et fait déborder la peinture pardessus leur châssis, en d’épaisses coulures. La peinture époxy pour carrosserie de voiture et la mousse polyuréthane intègrent sa cuisine d’atelier pour élargir son champ de possibles. Ce goût de la cuisine et des mélanges (ne parle-t-on pas de la pâte, ou de la croûte en peinture ?) trouve aussi à s’exprimer en des formes qui prennent parfois l’apparence d’objets comestibles, proches du mille feuille (MiniMe 1, œuvre multiple réalisée en 100 exemplaires et vendue dans des sachets de confiseries), du berlingot ou du bonbon, de la crème couleur framboise ou chantilly (série des Color Escaped).
Son goût culinaire du mélange et des expériences intègre également les ratés dont elle fait le point de départ d’œuvres nouvelles (série de tableaux intitulée Promenades). En bonne cuisinière et parmi autre recettes, Léopoldine Roux recycle également les restes. Les pots qui lui ont servi à mélanger ses couleurs deviennent des modules qu’elle assemble en colonnes, par analogies, contrastes de formes, ou bon voisinages chromatiques (série Mes pot(e)s d’atelier commencée en 2015 ). Les coulures, croûtes et tâches qui les ornent sont les traces indicielles des gestes accumulés. Ce geste comme dépense pure, fabrication d’une temporalité étirée, sans autre finalité que l’immersion dans un espace-temps solitaire, Léopoldine Roux l’exprime également dans son goût pour les trames pointillistes. Il y a les pastilles de couleurs d’abord étalées du bout des doigts dont les chevauchements par transparence construisent une surface chatoyante et hypnotique ( Bubble paintings, série de tableaux engagée à partir de 2008) et à partir de 2012 les Cosmic Trips, œuvres sur papier fait main, inspirées par la peinture traditionnelle Aborigène. ” Nager en plein ciel. Arriver aux tendresses du nuage. Suspendre ces masses au fond, bien lointaines dans la brume grise, faire éclater l’azur”, écrivait le peintre Eugène Boudin dans son journal intime le mardi 3 décembre 1856. Il y a de cela aussi dans les tableaux de Léopoldine Roux dont les couleurs fractionnant la surface s’atomisent, se délivrent de la masse, de la pesanteur et de la gravité.
La peinture, matière plutôt que tableau
“Mes tableaux sont la cendre de mon art” disait Yves Klein, artiste dont Roux dit régulièrement être admiratrice. La couleur est d’abord énergie, onde hertzienne. Son affranchissement de la forme a historiquement ouvert un épisode de la peinture abstraite et culminé dans le monochrome. Les fontaines que Léopoldine Roux a transformé en gerbes de couleur rose à Bruxelles, à Kortrijk dans le cadre de commandes publiques, puis à Philadelphie se situent dans cet héritage. Sa pratique artistique se nourrit de bien d’autres références auxquelles elle a rendu un hommage sous la forme d’un pied de nez jubilatoire et léger avec la série Colour suicide. Il s’agit de portraits en pied d’artistes qui ont comptés pour elle, et dont la décapitation matérialisée par des giclures de couleurs vives est une forme de potlatch symbolique. Inutile, donc, de chercher à situer son œuvre dans une quelconque intention théorique, critique, ironique ou féministe, son absence de justification dégage sa pratique picturale de tout programme. A moins qu’il ne s’agisse peut-être, comme l’atteste cet éventail d’explorations matiéristes délivrant des peintures-objets, peintures-sculptures, peintures-peintures ou peintures atomisées, à travailler exclusivement ce médium comme expression d’une gestualité pure, dépourvue de tout support prédéterminé ? Léopoldine Roux n’est-elle pas allée jusqu’à peindre des chewing-gum écrasés sur les trottoirs et n’y a-t-il pas quelque chose de compulsivement jubilatoire à vouloir ainsi recolorer le monde qui l’entoure ? Il n’est cependant pas non plus question, pour autant, de le “ré-enchanter”. Oublions les programmes, dégageons-nous des catégories prémâchées, accueillons l’imprévisible.
[1] John Cage, Pour les oiseaux (entretien avec Daniel Charles), p. 30, éd. Cahiers de l’Herne, 2002
Marguerite Pilven _ catalogue From Brussels with love _ Maison des Arts de Schaerbeek 2016