Le parfum des caricoles

By leopoldineroux,

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Entre nostalgie et fantaisie,promenade colorée et bucolique dans une Bruxelles où la magie opère.

 

 

Diplômée de l’École Supérieure des Beaux-Arts de Rennes et de L’ENSAV 
La Cambre en 2003, Léopoldine Roux (France, 1979) n’a plus quitté la Belgique. Reconnaissante, l’artiste souligne les coups de pouce qu’elle reçut de notre ville, lui permettant de bénéficier d’un atelier à Recyclart et, un peu plus tard, d’un autre à la Maison des Arts actuels des Chartreux. Depuis dix ans, l’artiste enseigne à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Gilles, s’occupant des graines d’artistes. Soit des enfants de 6 à 14 ans. Et ce n’est pas étonnant qu’elle se soit naturellement tournée vers nos jeunes… Léopoldine Roux est une magicienne. Une enchanteresse qui sublime des chewing-gums écrasés sur nos trottoirs en les peignant. Une alchimiste qui transforme l’eau de nos fontaines en grenadine. Elle ne s’arrête pas là dans l’emploi de supports non-conventionnels. À l’image de la bonne fée qui ponctue son environnement de paillettes tout droit sorties d’une délicate baguette, elle jongle avec des gouttelettes de couleurs – lumineuses à souhait – de vernis à ongles dont elle a les poches remplies. Son royaume enchanté ? Des cartes postales en noir et blanc de Bruxelles imprimées dans la première moitié du XXe siècle. Une pratique qu’elle a commencée en 2010 en se réappropriant, dans un premier temps, les cartes postales de ses grands-parents. Une façon de continuer à faire travailler son imaginaire durant une période de sa vie toute particulière. L’artiste s’est prise au jeu. Sortie de l’histoire familiale, elle s’est mise à glaner sur les marchés ou les sites internet spécialisés des cartes postales de Bruxelles, des vues urbaines de préférence, commercialisées entre 1902 et 1930. Léopoldine Roux poursuit ses interventions au vernis à ongles, médium assurément singulier qui présente des avantages : une élasticité et une robustesse des couleurs qui, éminemment tactiles, se font matière. La subtilité de la manœuvre étant de faire parler la carte postale, de savoir créer un dialogue entre son intervention et le support – très narratif – qui entre directement en interaction.

 

Au temps où Bruxelles bruxellait

 

Une typographie art nouveau. Souvenir de Bruxelles. La fantaisie rencontre la nostalgie. Et pourtant, ne vous y trompez pas : derrière leur façade amusante, les cartes postales enchantées de Léopoldine Roux nous donnent à réfléchir sur une réalité bien plus cinglante : la défiguration du paysage de notre capitale. Une ville qui va cruellement souffrir des travaux d’aménagement des boulevards de la petite ceinture réalisés en vue de l’Expo 58. Et pour cause : modernisme oblige, la ville se sépare ou délocalise des monuments qui faisaient tout son charme… La Fontaine Charles de Brouckère, superbe pièce montée au style éclectique qui égayait la Porte de Namur, se voit exilée au square Jan Palfijn. Un emplacement particulièrement ingrat où elle n’a plus de raison d’être. La Fontaine Anspach, inaugurée au centre de la place de Brouckère, compte aussi parmi les victimes de la bruxellisation. Heureusement pour elle, sa destinée est moins cruelle (déplacée du côté du quai aux Briques, en face de l’église Sainte-Catherine). Et que dire du charme bucolique du Mont des Arts, avec ses cascades d’eau et ses gradins, remplacés par un plateau froid et carré. Voilà tous les souvenirs de ce Bruxelles au parfum de caricoles que l’artiste réunit ici.

 

Une promenade où la magie opère, particulièrement touchante, choisie par Olivia Delwart pour lancer ses nouvelles activités. Inquiète de l’évolution de nos paysages citadins, altérés par des choix urbanistiques misant trop régulièrement sur une architecture synonyme de rentabilité et de fonctionnalisme au détriment de l’esthétique et de l’humain, la galeriste a décidé d’inaugurer son espace, situé à Saint-Gilles, avec ces œuvres en lien direct avec l’architecture de notre ville. Une attention toute particulière est réservée à sa commune et à la première décennie du XXe siècle. Olivia Delwart l’explique : « J’ai été séduite par les cartes postales de Léopoldine car j’y ai vu une œuvre doucement militante pour laquelle les pinceaux sont les armes d’un changement. » Une programmation qui traduit efficacement l’ambition de cette nouvelle enseigne. « Je ne souhaite pas ouvrir une galerie d’art classique à Bruxelles mais une boîte à idées qui a pour vocation de remuer les esprits. »

 

Un accrochage à la fois pop et gourmand, nostalgique et revendicateur, complété d’un film qui nous emmène dans cette Bruxelles d’antan, de la place Sainte-Catherine au Palais de Justice… Et c’est un peu comme si les cartes postales – intitulées Urban Paintings – prenaient vie.

 

Graines d’arc-en-ciel

 

Double actualité pour Léopoldine Roux. Cette exposition Chez Olivia répond indirectement à une autre invitation. Parmi les œuvres présentées, une carte postale du Bois de La Cambre. Un clin d’œil à une œuvre que l’artiste présente actuellement, et pour minimum un an, au cœur du poumon vert de notre capitale. Initiative conjointe de la Fondation Boghossian, de la Région de Bruxelles-Capitale et de la Ville de Bruxelles, le parcours intitulé L’invitation au voyage (couvert dans nos pages par notre confrère Guy Duplat, le 17 décembre dernier) s’inscrit dans une volonté commune de rendre l’art accessible à tous. Parmi les six artistes sélectionnés, Léopoldine Roux. Sur la plaine en regard du Chalet Robinson, l’artiste présente une intervention intitulée Rainbow Seeds. Dix pierres calcaires de Vinalmont, compactes et massives, peintes sur place des
sept couleurs de l’arc-en-ciel. Apparaissant comme un impossible mirage échappé d’un conte de fées, ces monolithes extraits de la vallée de Mehaigne, près du bassin de Namur, sont autant d’invitations à grimper pour les enfants et les adultes. Leur âge géologique remonte à l’ère primaire, il y a 250 millions d’années. Utilisées depuis les Romains comme pierre de construction et roche ornementale, ces sculptures de calcaire portent en elles une histoire riche. Et pourtant, fouettées par les vents et les saisons, leur temps s’est ici arrêté.

 

Gwennaëlle Gribaumont

 Article paru dans La Libre Culture du 18 janvier 2023 pour l’exposition Léopoldine Roux. Souvenirs de Bruxelles, Chez Olivia – Project Room

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