Pink escape et Félicien Rops
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« Félicien Rops se suicide le 23 août 1898 dans son atelier du quartier de la Demi-Lune à Essonnes, une nuit d’orages grondants. Il sera retrouvé la tête plongée dans un sceau de peinture argentée, probablement un acétate de polyvinyle teinté de rose. Paul, son aîné dira « quelle plus belle mort aurait-il pu avoir ». L’artiste et la matière ne font alors plus qu’un, l’ultime union est consommée. Rops a péché, par fidélité, à en mourir d’extase. »
Cette œuvre de Léopoldine Roux est issue de la confrontation inattendue de l’artiste avec la puissante personnalité de Félicien Rops associée au lieu, une rencontre contre-nature entre deux univers que presque tout oppose : d’un côté le monde « rose bonbon », coloré et ludique de Léopoldine et de l’autre, l’imaginaire sulfureux, d’une sensualité sombre et obsessionnelle, de Rops. Comme l’eau et le feu, cette rencontre ne pouvait manquer de produire quelques étincelles : ce sera ce récit fantasmé de la mort de Félicien Rops, prolongement d’une série de collages-hommages, intitulée « Color suicide ». Le texte de la « note d’atelier », écrit à la main, figure au dos d’une carte postale représentant Rops avec une tache de peinture à la place de la tête, mise à la disposition du passant à l’intérieur du musée.
À l’extérieur, l’œuvre est constituée de quatre éléments, accrochés à différentes parties de la façade (corniche, fenêtres…) Masses sculptées aux formes rebondies, tout en courbes, elles sont recouvertes d’une couche de polyuréthane pulvérisé et de laque donnant à leur surface rose l’aspect luisant et onctueux de la couleur fraichement sortie du pot. Elles se présentent comme d’énormes coulées de peinture, accrochées à la façade comme si elles étaient tombées du ciel.
Cette œuvre s’inscrit dans le cadre des préoccupations personnelles de Léopoldine Roux qui développe depuis plusieurs années un travail où la couleur s’émancipe du champ de la peinture, s’affranchit du tableau dont elle déborde en se déversant sur le monde réel : celui des objets, des choses, celui des images, celui de l’espace public. Pour illustrer cette démarche, on peut citer les sculptures de la série « Big escape » où elle pose sur le châssis d’une toile retournée face au mur, une forme de polyuréthane coloré qui représente une coulée de peinture, laquelle semble à la fois déborder et s’échapper du tableau. Dans une série plus récente, « Morphic cubes », la coulée de polyuréthane vient napper un bloc formé de petits tableaux empilés, comme de la crème sur une pâtisserie. Ailleurs, la sculpture se présente de manière autonome et prend des formes arrondies et aplaties, comme de grands galets évoquant tout à la fois les expansions de César, les agrandissements/ramollissements de Claes Oldenburg mais aussi les courbes organiques de la sculpture moderne des années 1930-1940 (Brancusi, Arp, Moore…)
Dans l’une de ses notes d’atelier elle évoque les « enfants de Donald Judd et Andy Warhol » dont elle se sent faire partie, les héritiers du minimalisme et du pop art. Et en effet, ses œuvres qui se présentent comme des objets ou des interventions sur le réel en mobilisant les codes de la culture pop (couleurs « flashy » etc.) l’inscrivent dans le prolongement du pop art. Par ailleurs, chez Léopoldine Roux il est toujours question de peinture. Ses formes colorées ne renvoient pas à la société de consommation mais à la peinture elle-même : elles représentent des coulées, des taches ou des traces de peinture. « Je dois être obnubilée par la tache de couleur, la salissure… je m’en libère en la sacralisant et lui allouant des attributs de beauté, de sacré, d’éclats, de délicatesse et d’harmonie. » Chez elle la peinture est libérée du tableau sans pour autant se trouver reléguée à l’écart de ses préoccupations ; elle reste omniprésente dans son travail où elle se manifeste en inspirant les formes et surtout à travers la couleur : des couleurs vives, dont l’intensité pop dissimule en partie ce que ces œuvres recèlent d’intimité délicate et de profondeur poétique. Parmi celles-ci le rose apparaît comme une de ses favorites : un rose « bonbon », ou « barbe à papa », à la fois sensuel et ingénu, ludique et gourmand, un rose « barbie », a priori assez éloigné du rose « chair », celui de la dame au cochon, du « Pornokrates » de Rops.
Or ici les deux mondes vont se rejoindre. Dans l’œuvre présentée à Namur, le formalisme de Léopoldine Roux semble comme contaminé par l’imaginaire érotique de Félicien Rops. Les formes en rondeurs de ses sculptures se sexualisent. Elles se féminisent discrètement, renvoyant ainsi à une certaine image de la femme véhiculée par l’œuvre du maître : « La femme chez Rops est alanguie, lascive, matière souple et langoureuse, épaisse, puissante, allégorique… mais fatale ! Funeste désir qui trouble l’homme aux aguets. » Plus étonnant encore, la figure virile du peintre « étalon baudelairien, des paradis terrestres gorgés de testostérone », induit une dérive masculine du formalisme : les formes s’allongent en d’improbables évocations phalliques ! On se trouve dès lors face à un jeu sur l’ambivalence sexuelle qui n’est pas sans rappeler certaines œuvres de Louise Bourgeois et qui confère à cette intervention dans l’espace public une place tout-à-fait singulière dans l’œuvre de Léopoldine Roux.