Un monde oh! en couleur
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La couleur est par excellence la partie de l’art qui détient le don magique. Alors que le sujet, la forme, la ligne s’adressent d’abord à la pensée, la couleur n’a aucun sens pour l’intelligence, mais elle a tous les pouvoirs sur la sensibilité.
Eugène Delacroix
La couleur est le vecteur électif de l’œuvre de Léopoldine Roux. Sans ce travail sur la couleur, de ses propres mots, elle n’existe pas. Cette vérité subjective détermine depuis vingt ans le champ d’une pratique artistique décloisonnée : la couleur est conçue comme un medium liant le trait, la peinture et la sculpture. On est ici pleinement dans l’ordre de la matière, du sensoriel et du tactile. La couleur, chez Léopoldine Roux, est une eau vive : une coulée matérielle, un flux vivant, une force mouvante et ondoyante qui déborde du cadre du tableau et de la surface plane de l’image pour s’épancher, en nappes généreuses et onctueuses, sur le monde réel des objets, des choses et de l’espace public – autant de lieux d’expérimentation du medium couleur en soi. L’artiste explore des friches. Loin des chemins fréquentés du bocage, elle se fraie sa propre voie en laissant la couleur divaguer, délirer en somme – delirare, sortir du sillon. Et ce faisant, la couleur s’émancipe du champ bien ordonné de la peinture, elle s’affranchit de ses codes. Ni abstraction ni figuration : pure matière en vadrouille.
Les œuvres ludiques et ingénues de Léopoldine Roux attirent notre regard par leurs couleurs vives et flashy. Si, à première vue, elles évoquent le champ chromatique du pop art, elles se détachent de façon significative de ce courant esthétique : ses formes colorées ne réfèrent nullement aux produits iconiques de la société de consommation, dont elles feraient la nébuleuse apologie critique. C’est la seule matérialité de la couleur qui est au cœur liquide de ces traces, gouttes et coulées lumineuses, à travers lesquelles l’artiste se libère de son obnubilation pour la tache de couleur, la salissure : en lui allouant des attributs de beauté, de sacré, d’éclat, de délicatesse et d’harmonie, elle se livre à une opération cathartique d’adoucissement du réel. Un processus contemplatif comme réponse sensible à la dureté du monde.
Les Rainbow Seeds font accéder à l’existence matérielle ce qui n’en a pas : les couleurs de l’arc-en-ciel, pur phénomène optique, prennent forme, matière et volume dans ces bromes – des pierres brutes résultant du roctage de blocs de pierre bleue, impropres à la construction, peints par l’artiste en carrière et vernis pour les protéger des agressions du temps. Luisantes comme des gouttes d’eau, scintillantes comme un mirage à l’horizon, les pierres compactes et colorées se font graines écloses en surface, remontées du plus profond de la terre grasse qui les ont nourries et lentement poussées dehors. C’est un enchantement pour les yeux : le merveilleux prend corps dans cette rencontre énigmatique entre des formes et des couleurs qui fait coïncider le liquide et le solide, l’éphémère et l’immuable, l’immatériel et le matériel, le volatile et le tactile. Soudain, plus rien ne pèse : la pure lumière du ciel humecte notre regard, ruisselle en nous et inonde la réalité. Lavés de la grisaille quotidienne, nos yeux retrouvent le monde indolore, éblouissant de l’enfance.
On découvre ensuite de grands kakémonos accrochés aux mâts d’éclairage public, parsemés de trous qui laissent entrevoir le ciel. Avec ce tout nouveau travail de Léopoldine Roux, on passe de la matière à l’image de la matière : ces couleurs délavées, diluées, flottantes sont celles de gouaches sur papier qui ont été exposées à l’eau de pluie. Les traces des gouttes ont été ensuite brûlées par l’artiste. Ces papiers mouillés et cautérisés ont été imprimés sur des voiles. L’œuvre fait référence aux pluies acides qui, partout sur la terre, sont de plus en plus contaminées par des gaz et des particules issus de la suractivité industrielle, de la combustion des produits fossiles qui rendent l’eau impropre à la consommation. Acid Rains – en anglais, plus encore, le mot donne des frissons dans l’échine : il sonne à nos oreilles comme le titre générique et lugubre d’une playlist heavy metal qui tourne en sourdine tandis que le monde se déséquilibre, s’effondre et court à sa perte, sous nos yeux mouillés. Cette installation inédite, à la tonalité plus sombre que l’univers auquel Léopoldine Roux nous a acclimaté, ne rompt pas pour autant avec l’écosystème indéfectible de l’artiste, ni ne s’éloigne de son mantra intérieur : devrions-nous mourir de notre bêtise, nous les humains, nous finirons en couleur(s). Avec de petits morceaux de ciel dans les yeux.
François de Coninck